L’architecture du 12 rue de Tournon et son architecte

1.- À la place du 12 rue de Tournon, du 14 rue de Tournon, du 13 rue Garancière et d’une partie actuelle de l’hôtel de Nivernais, se trouvait l’hôtel d’Entragues. Cet hôtel comportait plusieurs parties du fait des travaux successifs exécutés par les acquéreurs, d’abord Jean-Etienne Rousseau qui l’avait acquis de la famille Balzac d’Entragues, puis Antoine Bergognion, maître traiteur à Paris, qui le tenait en 1740 de la succession Rousseau. De ce fait une partie était dénommée « grand Hôtel d’Entragues », et correspond à peu près au 12 rue de Tournon plus la partie de l’immeuble vendue au duc de Nivernais au nord, à laquelle il faut ajouter le 13 rue Garancière, 14 rue de Tournon pouvant constituer bien approximativement l’ancien « petit Hôtel d’Entragues ».

Cet hôtel durant le XVIIIe siècle n’avait rien de prestigieux, puisqu’il s’agissait tout simplement d’un hôtel pour y résider et y manger. Il était indifféremment dénommé hôtel d’Entragues ou d’Antraigues.

Michel Neveu est constructeur, entrepreneur expert. Il a aussi le titre d’architecte. Rien ne le prédestine à cette activité, car son père est marchand-épicier. Michel Neveu naît le 19 février 1733 et se marie à Marie-Geneviève Rousseau, à Saint Sulpice le 17 juillet 1763. Ils ont plusieurs enfants : Jean-Charles, né le 17 août 1769, baptisé à Saint Sulpice, décédé à Paris le 30 janvier 1836 ; il est constructeur expert, mais non architecte. Auguste François Nicolas né le 7 janvier 1775 dont on ne sait rien, et surtout ou Charles Eugène Frédéric, né le 14 juillet 1778, baptisé à Saint-Sulpice à cette même date, décédé à Paris le 29 septembre 1862, marié à Marie Edwige Guéroult le 5 mai 1825. Il assiste au départ de Charles X pour l’exil à Rambouillet. Proche de Louis Philippe, il est l’architecte du château de Versailles (travaux du Grand Trianon) et de Compiègne (salle de spectacle). Un an après la mort de Louis–Philippe il se rend à une cérémonie funèbre à Weybridge. La trace des Neveu est difficile à suivre, car ils obtiennent par jugement du tribunal civil de la Seine de mai 1806, l’autorisation de s’appeler Nepveu.

Michel Neveu, le 6 mai 1774, acquiert de la veuve d’Antoine Bergognion les bâtiments et les terrains de l’hôtel d’Entragues. On est en pleine fièvre spéculative. Il va diviser le terrain en trois, de manière à ne conserver que la partie centrale. Il a abat même la partie de l’hôtel d’Entragues au nord pour vendre un terrain « nu » au duc de Nivernais. Neveu innove. Le 12 rue de Tournon sera tout sauf un hôtel particulier. Ce sera un immeuble à loyers. Malheureusement, les rentrées ne se font pas comme prévu. Des travaux supplémentaires sont demandés par les locataires. La situation devient intenable. Michel Neveu tombe malade et meurt en février 1788 criblé de dettes. Ce projet ne lui aura appartenu que 9 ans. Il le vend le 16 février 1787 à Jean-Baptiste Lesage ancien commissaire des guerres. Sa succession, le fera vendre aux enchères et c’est Madeleine Masseron, épouse depuis 1811 (mariage religieux) du vicomte d’Houdetot qui en deviendra propriétaire.

Il paraît maintenant acquis que Michel Neveu n’est pas l’auteur des plans. On a pu dire que c’était Soufflot ou Dumont qui les avaient faits, mais on retrouve dans les écritures de Michel Neveu une facture due à Peyre. De plus François Godot architecte du roi était de ceux qui ont été témoins à la déclaration de son décès. Enfin le 1er avril 1782 un bail de 9 ans est signé avec Marie Joseph Peyre, architecte du roi et demoiselle Marie–Madeleine Moreau : Objet un appartement au deuxième étage sur rue.

L’immeuble est sis sur un terrain de 15 ares 22 ca, dont la partie construite occupe la majeure partie. Il est de forme rectangulaire. Sa largeur sur la rue de Tournon et sur jardin est de 25 mètres environ, et sa longueur tant au nord qu’au sud est de 58,50 environ. Le jardin y compris la suite du passage, découvert à ce niveau offre une surface de 370 mètres carrés environ. Un passage à gauche au fond de la cour, désormais condamné, permettait de passer de la rue de Tournon à la rue Garancière.

L’immeuble dans son ensemble est inscrit ISMH à l’exception des parties privatives que sont les appartements, moins l’un d’entre eux [voir le document ISMH « analyse d’un classement douteux ». Le sol du jardin de l’« ancien hôtel d’Entragues » (sic, selon le classement) du 12 rue de Tournon est inscrit sur la liste des parcs et jardins protégés au titre des monuments historiques.

En pierre de taille sur façade et jusqu’à l’entresol sur cour pour la partie sur la rue de Tournon et les ailes latérales, l’immeuble du 12 rue de Tournon comporte un rez de chaussée partiellement élevé sur caves, surélevé de quatre étages, et un cinquième avec mansardes ou chiens assis. Il figure sur le plan cadastral sous la section 0602 AJ, numéro 65, pour une contenance de quinze ares vingt deux centiares. Il dispose à l’ouest un jardin dont la jouissance est réservée à l’appartement surélevé du fond de la cour, accessible par un perron. Le porche central, à deux vantaux portant la tête de deux lions ouvre sur un hall de 4,30 mètres de large sur 12,50 de long. Il est décoré de quatre colonnes. A sa droite, se déploie un bel escalier à la rampe en fer forgé, interrompu par une porte palière à l’entresol. Il a pu être dit que le pavage des paliers était en marbre. Ceci est inexact, il s’agit tout simplement de pierres de liais avec cabochons noirs. Les marches sont en pierre calcaire jusqu’au second étage. A partir de celui–ci, les paliers sont en tomette ancienne et les marches en bois. L’escalier devient légèrement plus étroit (1,25 m) et comporte des marches en tomette avec astragale. Le hall débouche sur une grande cour rectangulaire aux côtés biseautés, pavée, réunissant le bâtiment sur rue avec le bâtiment du fond. Deux escaliers à rampe simple en fer forgé desservent les escaliers à droite et à gauche du fond de la cour.

Le rez de chaussée abrite deux locaux commerciaux accessibles par une entrée sur rue, ce que l’état initial de l’immeuble ne prévoyait pas. Il est vraisemblable que l’on ne pouvait entrer dans ces locaux que par une porte donnant sur la cour.

Les hauteurs sous plafond de chaque niveau sont de :

- Rez de chaussée : 3,50 m

- Entresol : 2,60 à 2,70 m

- 2ème étage ; 3,87 m à 3,95 m

- 3ème étage : 3,68 m à 3,72 m

- 4ème étage ; 3,22 m à 3,29 m

- 5ème étage ( mansardé ) 2,15 m

- 6ème étage : Chambres environ 2,00 m.

 

2.- La représentation de l'architecture : Marc Crunelle, été 2003, complété printemps, 2004

[La façade est d’élévation] géométrale sur laquelle on peut lire les rapports entre vides et pleins, les proportions entre hauteurs et largeurs, les refends et les plates-bandes, la modénature, les moulures. Toutes les indications nécessaires permettant sa construction.

Cette façon de représenter un bâtiment est devenue universelle et a été utilisée ainsi durant des siècles.

Or, elle est en fait extraordinairement représentative d'une certaine sorte d'architecture et est d'autre part, particulièrement réductrice pour d'autres formes et/ou préoccupations architecturales. Ce mode est intimement lié à une architecture, celle du style classique (terme pris dans le sens stylistique). L'élévation de la façade rue de Tournon est, dans sa représentation graphique, une abstraction. On ne voit jamais ainsi une façade, sauf si on se tient juste en face et à une certaine distance. Alors l'apparence du bâtiment devient très proche de son dessin géométral.

 

3.- Les architectes parisiens du XVIIIème siècle, dictionnaire biographique et critique, Michel Gallet, Menges, [1995] page 379 :

Charles Neveu, expert entrepreneur, il construisit la maison Le Maître, rue du Petit Bourbon Saint-Sulpice, et pour lui–même le 12 rue de Tournon qui est un édifice remarquable. Le permis de balcon est du 26 juillet 1776, le permis de portail sur la rue Garancière du 9 janvier 1778. (voir les photos de ces permis qui n’indiquent aucun prénom d’architecte). L’appartement surélevé entre cour et jardin contient en particulier une jolie fontaine. L’étage des chambres de bonnes est desservi par des escaliers curieux. Le projet doit avoir été mis au point par Dumont ou Soufflot qui procura à Neveu un branchement sur le réservoir du Luxembourg. L’élévation a été soigneusement gravée par Daly et commentée en ces termes par Julien Guadet :« Cette maison est de l’époque Louis XVI ; les murs en sont nus, les fenêtres ne sont que des baies percées dans le mur de façade ; Mais comme au palais des Doges une fenêtre milieu, la seule qui soit décorée, suffit par cette unité même à rompre la monotonie et à intéresser toute la façade. Si vous voulez vous en convaincre, essayez sur un calque d’habiller de même les autres fenêtres, tout l’effet disparaîtra « [Elément et Théorie de l’Architecture, tome additif D. Gallet-M. Bimbenet, Editions Privat, Balcons et Portes cochères, 1992].

Nous ajoutons, que Gallet dans l’ouvrage mentionné ci-après mentionne que les Neveu étaient une famille d’architectes, sinon une dynastie. En fait l’un des fils de Michel Neveu et non de Charles, né en 1778, se prénomme comme son grand-père, Charles, Eugène, Frédéric. On voit l’origine de la confusion faite par les historiens. 

Neveu, expert-entrepreneur, aurait procédé à plusieurs réalisations :
en 1775, rue du Four, en 1770 rue de Tournon, en 1780, maison Le Maistre
rue du Petit-Bourbon Saint-Sulpice.