L’acquisition des terrains et des deux hôtels d’Entragues par Michel Neveu est intervenue à compter du 6 mai 1774. Des actes ont encore été signés deux ans plus tard du fait du montage complexe de cette opération.Ces biens étaient la propriété de la veuve d’Antoine Bergognion, seconde femme de celui-ci : Marie –Jeanne Lafont. Cette dernière était âgée, et ne pouvait plus conduire convenablement l’exploitation des deux hôtels où son défunt mari, traiteur de sa profession, avait assuré avec succès le gîte et le couvert à de nombreux hôtes de passage à Paris. Très endettée, Marie- Jeanne Lafont se décide à vendre les deux Hôtels et leur terrain. Quel prix ? Son mari avait dans le cadre d’une procédure de règlement collectif acquis ces biens des créanciers d’Etienne Rousseau pour 142.000 livres le 28 octobre 1740.

Trente quatre ans plus tard,  ne voulant pas se trouver dans une situation analogue, elle décide de faire  affaire avec Michel Neveu. Le prix convenu est de 160.000 livres et trente deniers  dont 1.500 livres pour les boiseries. Neveu, dont les moyens financier sont limités, va faire preuve d’imagination pour qu’il puisse répartir  les risques sur cette opération de grande envergure sur d’autres intervenants, sans lâcher la conduite du projet .Son conseil est Monsieur Trutat, notaire.

Neveu se trouve identifié dans l’almanach royal non pas comme architecte, mais comme expert entrepreneur. Les experts jurés ont été créés par un Edit de mai 1690  pour passer les rapports visites, prisées, estimations de tout ce qui concerne les bâtiments, ensemble les licitations, servitudes, alignements, cours d’eau, chaussées, arpentage, comme aussi tout ce qui a rapport aux bâtiments, charpentiers, menuiserie et tous autres. L’Almanach les divise en deux catégories : 1 ère colonne : architectes et experts bourgeois, 2 ème colonne : Experts entrepreneurs ou Neveu figure à partir de 1771 (page 423, domicilié rue du Four) jusqu’à 1788 (page 535, domicilié rue de Tournon). Néanmoins, dans les actes d’acquisition, il se fait désigner volontiers par les notaires comme architecte juré expert. En 1787, Michel Neveu mettra fin à ses activités professionnelles et revendra le bien de la rue de Tournon à  Jean Baptiste Lesage le 16 février 1787 pour 340.000 livres, réalisant a priori  une belle opération, mais peut –être aussi contraint de le vendre.
En 1774, alors que la spéculation immobilière bat son plein à Paris, Michel Neveu réalise une opération risquée. Il ne possède quelques biens. L’acte de 1774 les énumère puisqu’il les donne en hypothèque: une  maison située en cette ville rue de Richelieu sur le Palais Royal louée 7.300 livres au sieur Lebrun apothicaire de Monsieur le Duc d’Orléans , plus une maison rue des Boucheries Saint Germain louée en totalité 1.440 livres et dont le Sieur Barois occupe une partie de laquelle maison rue des Boucheries, il leur appartient plus de moitié, une autre maison rue des Fossés Saint Germain des Près louée 900 livres par les sieurs et dame Bourjot épicier et une autre maison située rue Saint Jacques près de la rue Sainte Hyacinthe louée au sieur Aubertin limonadier cent livres desquelles deux  dernières maisons lui appartiennent plus que moitié. On doit en conclure que Michel Neveu n’était que locataire rue du Four, sa résidence précédente à la rue de Tournon.

Les terrains sur lesquels sont situés les Hôtels d’Entragues avaient une superficie de 1.037 toises, 37 pieds et 13 pouces.[ se reporter au document figurant sous « images »]. Cette surface était tout à fait comparable à celle de l’Hôtel du Duc de Nivernais, voisin au nord, donnant aussi sur les rues de Tournon et Garancière. Cette impression  s’en déduisait  à la lecture du Plan de Turgot. Michel Neveu va diviser cette surface en trois parties, qui vont donner à peu de choses près la configuration des parcelles du cadastre actuel. Le premier lot, correspondant peu ou prou au Petit Hôtel d’Entragues d’une superficie de 164 toises et 15 pouces sera acquis par  René Auguste Simon, architecte juré pour une somme de 36.000 livres. C’est le 14 rue de Tournon actuel. Michel Neveu conserve la partie centrale qui correspond au 12 rue de Tournon actuel et l’achète pour 59.428 livres. La superficie est de 571 toises 10 pieds et 3 pouces. C’est la vente de la partie au nord  au Duc de Nivernais d’une surface de 322 toises, 12 pieds et 10 pouces au prix de 64.592 livres et trente deniers , composée de trois éléments : 83 toises, 12 pieds sur la rue de Tournon, correspondant à une partie bâtie de l’actuelle garde républicaine, le terrain qui suit et qui va jusqu’à la rue Garancière de 202 toises 14 pieds et 4 pouces, et le coude saillant dans l’alignement  du futur 12 rue de Tournon, 37 toises, 4 pieds et 6 pouces .De ce fait, l’emprise de ce qui va devenir le 12 rue de Tournon est réduite de 24 toises 2 pieds 6 pouces à 14 toises, par rapport à celle qu’avait  l’Hôtel d’Entragues sur la rue, 5 toises étant en symétrie : à gauche ( au sud  ) pour le 14 rue de Tournon et à droite (au nord ) pour l’Hôtel de Nivernais. Le Duc est celui qui contribue le plus financièrement à cette opération. Il paie sa part 64.592 livres et trente deniers .

On rappellera qu’une toise vaut 6 pieds et correspond à 1,949 mètre. Une toise carrée est égale à 3,799 mètres carrés. L’opération est complexe sur le plan technique. Il faut refaire ou construire de nouveaux murs mitoyens. Il faut démolir ou réparer les bâtiments, ceci laissant penser qu’une partie du 12 rue de Tournon est composée d’une partie des bâtiments de l’ancien  Grand Hôtel d’Entragues. Il faut démolir, déblayer tout ce qui se trouve sur le terrain vendu au Duc de Nivernais. Le tout est rendu plus difficile par le fait que la venderesse la Veuve Bergognion continue à habiter dans les lieux. Neveu lui fait un bail de 15 mois à compter du 1er juillet 1774, pour une somme de 3.000 livres par an. Michel Neveu est l’artisan de cette entreprise. Il est désigné comme seul acquéreur des biens, ayant la possibilité d’en  céder une partie  à Monsieur Simon et au Duc de Nivernais. Tous trois sont délégués par la Veuve Bergognion à ses créanciers pour se substituer comme débiteurs à celle-ci et y être subrogés lors de leurs paiements. Des comptes très précis de ces paiements et acomptes seront faits. L’acquéreur et les deux sous-acquéreurs s’engageront personnellement. Simon qui semblait ne pas être marié, en son propre nom. Le Duc de Nivernais fera intervenir à un acte son épouse, Hélène Françoise Angélique Phélyppeaux de Pontchartrain. Neveu fera garantir l’opération par Marie –Geneviève  Rousseau  son épouse. L’occupation des appartements par les locataires a pu commencer entre mars et juin 1778. Cette construction a dû être un bel exemple de coordination et constituer un chantier gigantesque pour l’époque, mené rapidement. Témoins de ces achèvements, lors de travaux réalisés en 1991 dans l’appartement du 1er étage rue sur entresol, entre deux moellons d’un mur intérieur, il fut retiré deux documents ; le premier correspondait à un exemplaire du Courrier de l’Europe, gazette politique fondée en Angleterre, pages 357 à 361, (événements du 17 octobre 1778 à 26 novembre 1778), l’autre était un précis de grammaire française dont la datation est  antérieure.

Les créances dues par la Veuve Bergognion finiront d’être remboursées en décembre 1776. Un état joint aux actes de vente indique que Michel Neveu avait emprunté 418.116  livres pour mener à bien cette opération : 216.429 sous forme de rentes, 133.550 sous forme d’obligations et 68.137 sous forme de billets. Parmi les obligations souscrites, on en relève une de 15.000 livres à échéance du 1 er janvier 1788 au profit de Peyré architecte. Peut –être celui-ci a-t-il contribué à dessiner la façade du 12 rue de Tournon ?

Apparemment lucrative l’opération de la rue de Tournon ne l’a peut être pas été du tout. Michel Neveu n’aura habité l’immeuble qu’il a fait construire, que 14 ans, sans pouvoir le léguer à ses deux fils  : Charles Frédéric   qui fera modifier son état –civil, Jean Charles et sa fille Catherine . Lors de la revente aux Lesage deux ans avant la Révolution, en 1787, Michel Neveu déléguera sur les 340.000 livres formant le prix de la vente, une somme de 100.400 livres pour payer divers créanciers, la veuve Bergognion, toujours en vie, restant aussi créancière de 1.500 livres au titre d’une rente perpétuelle de 30.000 livres consentie  à Michel Neveu. Seulement 100.000 livres apparaissaient disponibles pour payer Neveu. Jean – Baptiste Lesage s’était engagé à les payer en quatre parties à peu près égales du 13 juillet 1788 au 30 janvier 1792. La Révolution a dû mettre à mal ce schéma de remboursement.